jueves, 21 de junio de 2012

Chronique du déni 1 : l'Argentine et le racisme

Donner des cours de français n'est pas le métier auquel je me suis formée et je me plains d'ailleurs assez souvent (cette tendance typiquement française est particulièrement potentialisée par cette ville !) de ne pouvoir exercer les compétences acquises au cours de mes études de communication sur les médias. L'époque n'est pas vraiment au beau fixe économique alors les embauches sont plus que gelées pour le malheur d'un très grand nombre, et je ne me classerai pas parmi les plus nécessiteux. D'autant plus que l'expérience de professeur, beaucoup seront de mon avis sur ce point, est l'une des plus enrichissantes et elle me fournit au quotidien des sujets de réflexion intimement liés à mon analyse de la vie à Bariloche.

L'unité que je viens de commencer avec mon groupe d'avancés concerne la ville et, après un an passé à tenter d'expliquer la signification du terme "banlieue" à mes élèves, j'ai décidé d'entrer dans le vif du sujet. Lorsque l'on s'attaque aux problématiques urbaines, il est en effet difficile d'évacuer la question du centre et de ses périphéries (ce que le manuel réussit pourtant à omettre avec brio...). Après leur avoir donné plusieurs éléments de contexte, je leur ai fait visionner le reportage d'Envoyé spécial dédié aux émeutes de 2005, "La fièvre des banlieues". Ce n'est certainement pas le plus complet, ni même le plus réfléchi, mais il permet une bonne entrée en matière, à la fois visuelle et accessible, à un public de non-initiés, capable de brosser les contours d'un thème ô combien complexe. Cinquante minutes de plongée dans ce qui fut peut-être l'évènement le plus traumatisant de la société française des années 2000, cinquante minutes de voyage dans la réalité honteuse de "l'intégration à la française", dans ces banlieues abandonnées par les pouvoirs publics, montrées du doigt par les médias, îlots de pauvreté, de délinquance et de désœuvrement. Les images crues de nos quartiers délabrés, privés de vie culturelle et de dynamique sociale, dégénérescences des "cités-dortoirs" des années 1970-1980, sont plus parlantes que bien des mots.

Ce qu'ils ont vu les a visiblement marqués car ils sont restés quelques minutes sans commentaire. Certains avaient entendu parler de ces violences à l'époque, commentées dans les médias nationaux, mais ils en ignoraient la cause et la portée. Malgré cela, la réalité décrite colle mal avec l'image véhiculée par la France à l'étranger. Lorsque j'interroge les débutants sur les raisons de leur motivation à apprendre le français et sur leur attirance pour notre pays, c'est les yeux brillants qu'ils me citent en vrac Paris, la culture, la gastronomie, la mode, l'histoire ou encore le bon goût. Forcément, en grattant un peu le vernis, on découvre le vrai visage de la France d'aujourd'hui, capable de déstabiliser bien des idées reçues.

Ils ne s'attendaient pas à ça et c'est justement l'effet que je souhaitais provoquer en eux. La mort des deux jeunes garçons électrocutés dans le transformateur EDF les a bouleversés et le récit des témoins concernant la traque de la police les a choqués. Que s'est-il exactement passé ce jour-là ? On ne le saura sans doute jamais de façon claire, deux versions opposées s'affrontent dans une  course à la vérité qui semble définitivement faussée. Ce n'est pas à nous de refaire l'enquête mais l'on ne peut s'empêcher de penser qu'il faudra un jour déployer plus qu'un "plan banlieue" pour apaiser le climat qui y règne actuellement et résoudre les problèmes que les gouvernements, depuis des décennies, essayent de cacher comme de vilains moutons sous le tapis.

Les problèmes de violence qui incluent les jeunes et la police, mes élèves y sont plutôt habitués, ici en Argentine. Il y a deux ans, quasiment jour pour jour, un jeune garçon de 15 ans, Diego Alexandre Bonefoi, a justement été tué d'une balle dans la tête par un policier qui le poursuivait pour avoir cambriolé une maison avec deux autres adolescents. Ils venaient de la banlieue pauvre de Bariloche. Voilà comment le journaliste de Pagina/12, Horacio Cecchi, débutait son article sur ce drame, le 18 juin 2010 :

"Certains le connaissent comme Boris Furman, d'autres comme Arrayanes, Frutillar ou San Ceferino. Géographiquement, ce sont des quartiers et des établissements humains différents, mais quand on les mentionne sous le nom agglutinant de quartier Haut ou d'en Haut, tout le monde à Bariloche sait de qui l'on parle : c'est la zone la plus humble de la ville, la face occulte et méprisée de la Bariloche suisse, touristique et joyeuse qui mesure la chute de neige hivernale par la fermeté des pistes du sommet Cathédral et non par le froid qui s'infiltre entre les murs de carton. Mais régulièrement, ceux d'en Haut se rendent visibles : hier, au petit matin, un policier du commissariat 28, situé au milieu du quartier Haut, a poursuivi un jeune de 15 ans et l'a atteint, le tuant d'une balle qui lui a traversé le crâne." 

Très juste description de la schizophrénie chronique dont est atteinte Bariloche, qui s'efforce jusqu'à l'absurde de ne montrer à ses touristes qu'un paysage de carte postale. Il suffit pourtant de s'éloigner de quelques centaines de mètres du micro-Centre pour se rendre compte de l'illusion. 


L'exemple de ce garçon a été cité par un élève pour expliquer que, justement, la France n'est pas un cas à part, et qu'en Argentine, les bavures sont courantes, mais il a continué en soulignant qu'en France le racisme et les tensions sont dus aux différences entre des cultures opposées, alors qu'en Argentine, ce n'est pas une question de racisme sinon d'écarts entre classes sociales. Pas de racisme ? C'est étrange, ce n'est pas l'impression que j'ai pu me faire au cours de cette année passée dans ce pays, d'autant plus à Bariloche, une ville qui cache ses pauvres et qui veut se faire plus européenne que les Européens eux-mêmes. A la télévision ou dans les films, il est vrai que les écrans sont désespérément pâles ; si l'observatoire de la diversité du CSA venait y mettre son nez, il aurait de quoi pondre un rapport salé sur le manque de représentativité des stars des médias au regard de la réalité de la société argentine. En effet, et même si certains aimeraient qu'il en soit autrement, elle n'est pas à 100% descendante de l'immigration européenne et compte pour une large part du métissage réalisé avec la population indigène présente avant la colonisation espagnole (aymaras, guarani, tehuelche et mapuche entre autres). Les descendants de ces "peuples originaires" sont rejetés par la culture dominante et vivent repliés sur leurs traditions. A Bariloche, les mots en mapuche sont davantage utilisés comme des termes marketing destinés à la vente que comme des monuments d'une histoire commune à sauvegarder.

Une étude réalisée par l'UNICEF auprès de 900 adolescents des centres urbains de Buenos Aires, Córdoba, Santa Fe, San Juan, Mendoza, Salta et Jujuy, l'année passée, a donné des résultats plutôt alarmants : plus de 80% d'entre eux considèrent que la société argentine est machiste (j'ai déjà évoqué le sujet du machisme diffus et ces résultats ne sont guère étonnants) et raciste, d'une part envers les étrangers (les émigrés boliviens sont cités en premier lieu), d'autre part en fonction de la couleur de la peau. Pour qui se donne la peine d'observer un tant soit peu les relations sociales, ces deux niveaux de racisme sont clairement visibles. Mon fiancé, qui vient de Cuba, était le témoin, il y a quelques semaines, de ce type de comportement : il faisait la queue pour acheter des cigarettes dans un "kiosco" (sorte de bureau de tabac qui vend des bonbons, des journaux...) quand une dispute a éclaté entre la vendeuse et une cliente à la peau métisse. Cette dernière n'avait, semble-t-il pas d'argent sur elle, et devait, en plus, des crédits non payés. Le ton est monté et la vendeuse n'a rien trouvé d'autre à dire que "Noire de merde, rentre dans ton pays".
Il n'y aurait cependant pas de racisme en Argentine...

Ce même élève a, par la suite, tenté de m'expliquer que l'insulte "noir de merde" ne s'applique pas à la couleur de peau mais à la classe sociale et qu'il est tout à fait possible de le dire à une personne blanche. L'article de Wikipédia "Composition ethnique de l'Argentine" vient corroborer ses dires : 

"Dans bien des cas, les "relations sociales se sont racialisées" et on utilise simplement le terme "noir" pour désigner une personne de classe inférieure, sans aucune relation avec la couleur de sa peau."


Cette explication, un peu simpliste, me laisse songeuse : s'il existait le corollaire "blanc de merde" à cette insulte, on pourrait conclure que la couleur de peau n'est pas associée à un jugement de valeur, mais étrangement, cette dernière n'existe pas. Le noir est, seul et exclusivement, associé à un principe négatif et au regard méprisant de la société. Certains ont beau refuser de l'admettre, la vérité n'est pas bien loin : tous ceux qui ne sont pas blancs sont mal vus, regardés de travers et d'emblée mis de côté. Qu'ils soient étrangers ou argentins. Le déni n'y changera rien. Il suffit d'évoquer les surnoms qu'ils donnent à leurs voisins latino-américains ("bolita" pour les boliviens, "chilote" pour les chiliens" ou "peruca" pour les péruviens) pour comprendre qu'il y a bien plus que des rivalités de classes entre les individus. D'autres élèves de la classe ont justement pris la parole dans ce sens et reconnu le degré de mépris que les nationaux ont pour les immigrés. 

Ce climat est d'autant plus triste que, à la différence de la France qui accueille des peuples aux cultures et religions parfois extrêmement différentes, l'Argentine accueille des peuples frères qui partagent une histoire et une langue communes, et dont l'intégration pourrait se faire avec davantage de facilité. Du Rio Bravo à la Terre de Feu, le parcours des pays est le même dans les grandes lignes : colonisation par l'Empire espagnol au XVIe siècle, guerres d'indépendance au XIXe siècle, constitution en Etats-nations, impérialisme yankee et dictatures militaires au XXe siècle. Malgré cela, ce n'est que l'an passé qu'une organisation régionale de grande ampleur s'est constituée, la CELAC, afin de mettre les Etats-Unis hors jeu et de privilégier la solidarité latino-américaine. La volonté politique est encourageante, il reste maintenant aux individus à abandonner le chauvinisme nauséabond qu'ils manient au quotidien comme une arme de protection contre tout ce qui leur rappelle leur complexe d'infériorité et leur oubli tragique des origines. A tous ceux qui répètent allègrement que "les immigrés ne viennent ici que pour voler", on ne saurait rappeler que s'ils n'étaient pas là pour accepter les emplois précaires et difficiles que les argentins ne veulent plus exercer (même phénomène qu'en Europe), l'économie irait beaucoup plus mal qu'elle ne fonctionne actuellement.


Le déni est une réaction typique de la part de celui qui a honte d'assumer ce qu'il est dans tous ses défauts, dans ses recoins les plus sombres que le regard de l'autre peut ne pas accepter. Venant d'une société, qui nie les pratiques qu'elle observe au quotidien, le dommage est encore plus grand car il aliène sa capacité à en guérir et l'enferme dans une logique destructrice. Et ce n'est pas avec des slogans démagogiques tels "L’Argentine, un pays avec des gens biens", provenant du gouvernement, que les tensions entre les groupes vont pouvoir se résoudre. Un profond changement dans les mentalités est attendu, un de ceux qui prennent du temps mais qui serait fortement favorisé par des mesures d'intégration plus globale de toutes les minorités, ainsi que d'égalité des chances face à l'école et à l'emploi. Il y a encore, à ce sujet, un long chemin à faire...

martes, 12 de junio de 2012

Un bon coup de talon et c'est reparti !

"Dernier post publié : 28 janvier 2012"... C'est là que je me rends compte que j'ai délaissé ce blog plus longtemps qu'il ne me semblait. On se prend de passion pour quelque chose, c'est tout beau, tout nouveau, puis, sans qu'on le veuille vraiment, l'intérêt se délite et on finit par le laisser de côté. L'ennui est un état curieux : moins l'on a d'occupations, et donc plus de temps pour soi, moins l'on s'investit dans des projets productifs ; le bon vieux dilemme typique du dimanche après-midi "je m'ennuie mais je n'ai rien envie de faire". On se légume alors, blotti dans ses déprimantes considérations, devant la télévision, en espérant combler ce vide que l'on pourrait très bien occuper si l'on s'en donnait un peu les moyens (et que l'on secouait légèrement sa feignasse volonté). Je me souviens encore de la réflexion de ma professeure de français de Seconde et Première, la pétillante Me Berthet, à ce sujet : à nos petites (et traditionnelles) complaintes lycéennes sur la surcharge de travail et notre incapacité à en faire plus, elle avait répondu que nous avions tort de penser ainsi et que nous n'en ferions pas davantage si nous avions plus de temps. Bien au contraire. C'est justement dans le trop plein, dans la sur-activité que l'on dégage l'envie et l'énergie d'aller explorer de nouveaux territoires. Lectures, sports, arts, sorties, plus on en fait, plus on a envie d'en faire. 

Il n'y a cependant pas de fatalité, si l'on ne sait pas quoi faire, il y a une foule de possibilités à inventer. La vie quotidienne à Bariloche est loin d'être facile ; ceux avec qui je parle souvent le savent bien. Les activités sont limitées et chères, la vie culturelle est pratiquement inexistante, on arrive en hiver donc plus question d'aller se balader dans "la merveilleuse nature de ce bijou de la Patagonie", et la quasi-totalité du temps on le passe à la maison. Il faut donc se montrer créatif et, malgré tout, dégager le côté positif de cette expérience (il y a des jours où même en se forçant, on ne le voit pas...). J'ai eu le temps de réfléchir pendant ces mois où je suis restée silencieuse, loin du clavier, et je suis claire sur un point : ce blog ne se transformera pas en mur des lamentations stérile mais en un lieu où je viendrai livrer le fruit de mes réflexions quotidiennes, sur ce que j'observe ici en Argentine, ou sur ce qui se passe en France. Vivre à l'étranger vous apprend énormément sur vous-même, vous ouvre les yeux sur des réalités qui vous étaient inconnues et, écrire depuis ce "Tercer Mundo" ("Tiers-Monde", comme ils s'appellent) vous met face à vos principes, en un exercice de déconstruction de tout ce que vous avez appris qui fait grandir votre conscience. 

L'aventure Entelequia est donc relancée, et je ne résiste pas à vous mettre un cliché de notre beau temps de juin qui en ferait rêver plus d'un...