lunes, 16 de enero de 2012

Sexisme, démagogie et racisme : le cocktail nauséeux de la télévision argentine

Après une première incursion dans l'univers de la publicité argentine, laissez-moi vous familiariser avec le premier média du pays, la télévision, qui réserve, elle aussi, un spectacle des plus charmants.

En zappant, au hasard, sur l'une des chaines nationales, vous pouvez tomber sur cela :


Je préfère m'excuser d'avance pour ces images qui pourront en choquer plus d'un, j'aurais aimé pouvoir flouter les éléments condamnables par le CSA, mais je ne l'ai pas fait pour trois raisons : la première est strictement matérielle, je n'ai pas les outils nécessaires pour réaliser cette opération ; la seconde concerne la logique, en effet, il m'aurait fallu censurer la quasi-totalité de la vidéo ; la troisième est de nature idéologique, mon objectif étant de montrer la réalité de la télévision, dans ce qu'elle a de plus grossier et de plus systématique, autant vous mettre dans la même situation que le téléspectateur lambda qui, lui, a droit à l'intégralité de la vidéo sans trucage.

Je n'ai pas eu besoin d'attendre la fin de "l'horaire apte pour tout public" (une hypocrisie sans nom), théoriquement fixé à 22 heures et censé marquer la frontière entre les programmes "familiaux" et les contenus moins policés, pour visionner ces images. 
Il était 18 heures, samedi dernier...

Ce montage est réalisé à partir d'extraits d'une émission intitulée "Pasión de Sábado!" ("Passion du Samedi"), diffusée toutes les semaines sur la chaine América TV, de 14 heures à 19 heures. Originellement, ce programme est consacré à la cumbia, genre musical d'Amérique latine, très populaire chez les jeunes argentins. Les artistes vedettes de ce mouvement, ainsi que les nouvelles révélations, viennent se produire en live sur le plateau, entourés de danseuses qui, selon la page officielle de l'émission "se déhanchent au rythme de chaque chanson, enthousiasmant le public présent pour qu'il les accompagne". Qui n'enthousiasmerait pas au moyen d'une mini-jupe, plus là pour dénuder que pour habiller ? Tout dépend du public me direz-vous, personnellement je ne dois pas entrer dans la cible car le show ne m'a pas particulièrement emballée, à l'inverse des spectateurs qui en redemandaient.

En plus de la partie musicale, la production organise un concours afin de trouver la "chica pasión" (la "fille passion") et les jeunes filles que vous voyez dans cette vidéo sont celles qui ont décidé de passer le casting, motivées par leur goût pour la danse et leur désir de "célébrité". Fantastique mont aux alouettes et valeur souveraine véhiculée par les médias. Leur première épreuve consiste à défiler devant un jury composé de quatre hommes (dont un déguisé en femme censé donner une parodie d'avis féminin...) et la seconde à danser sur de la cumbia, du reggaeton et de la dance. Enfin, danser est un bien grand mot puisque le résultat équivaut davantage à se trémousser sans imagination en mettant le plus ses formes en valeur. Chacun est libre d'user des atouts en sa possession mais l'on se trouve quand même bien loin de l'émission de téléréalité Top Model, à mi-chemin entre l'élection de la meilleure danseuse de boite de nuit et celle du concours le plus dégradant auquel on accepte de participer pour passer à la télévision. Voilà à quoi en sont réduites certaines femmes perdues dans une société qui répond aux impératifs du quart d'heure de gloire et de la pipolisation de la vie publique.

Si les audiences de l'après-midi sont traditionnellement moins importantes (et capitales) que celles du soir, elles ne sont néanmoins pas à négliger et l'émission Pasión de Sábado!  réalise de belles performances en se classant généralement à la deuxième place sur la tranche horaire 14h/19h, le nombre de téléspectateurs allant en augmentant au fil des heures. L'observation des chiffres nous apprend ainsi que l'audience est maximale au moment de la séquence réservée à la "chica pasión", située dans la dernière heure du programme. L'image de la femme comme objet sexuel et être frivole a donc la côte.

Il y a quelques mois cependant, en octobre dernier pour être précise, Pasión de Sábado! a été l'objet d'une polémique concernant l'une des candidates, jugée bien trop jeune pour se livrer à un tel spectacle. Et pour cause, la jeune fille en question n'avait que 14 ans et c'est la première "danseuse" que l'on voit apparaitre dans la vidéo. Malgré le fait d'être mineure, Rocío Díaz s'est vu reprocher par plusieurs membres du très professionnel jury d'être trop timide dans sa façon de danser, un comble. Plusieurs autres chaines ont réagi face à ce dépassement des limites par l'émission phare des samedis d'América, qui n'a pas hésité à contre-attaquer pour protéger son "intégrité" en déployant une stratégie en trois actes.

Acte I : la déclaration du présentateur principal, Hernan Caire, justifiant la présence de Rocío dans l'émission suivante :

"le scandale, entre guillemets, dont les médias ont parlé, c'est ce que vous avez vu, la jeune fille a défilé comme celles d'aujourd'hui, puis a dansé, comme les filles vont faire maintenant. Rien d'autre. Il ne s'est rien passé d'autre."

Acte II : le communiqué de presse officiel du programme diffusé sur YouTube, s'indignant des attaques reçues (je vous le transcris car son contenu est une vraie mine d'or rhétorique) : 

"Communiqué à notre public, 
Suite aux évènements passés dans les médias au sujet de la participation de la jeune Rocío Díaz dans l'émission de samedi dernier, nous nous voyons dans l'obligation d'éclaircir certains points. 
Ceux qui nous regardent samedi après samedi depuis plus de 20 ans savent que nous faisons un programme dédié à toute la famille. Un espace où les artistes, qui ne sont pas diffusés ailleurs, peuvent croitre et se développer. La musique, comme plan de carrière, est pour beaucoup de ces jeunes la seule option qui leur reste face à la marginalité dans laquelle ils vivent. Nous faisons un programme caractérisé par son attitude solidaire qui soutient ceux qui en ont besoin. Il faut donc être prudent avant de donner son avis aussi librement sur un programme qui est source de travail pour des dizaine de personnes. 
Pour tout cela, nous sommes surpris que des chaines collègues, qui ne diffusent des contenus liés au mouvement Tropical que lorsqu'ils pensent que cela les arrange, insistent tellement à montrer la participation de Rocío dans notre programme. Il nous semble étrange qu'un programme comme AM de TELEFE, qui selon l'Observatoire des Médias dépendant de l'AFSCA, de l'INADI et du Conseil National des Femmes, EST L'UN DES PROGRAMMES LES PLUS DISCRIMINANTS DE LA TÉLÉVISION ARGENTINE, dédie des morceaux entiers de son programme à critiquer le nôtre, montrant et répétant sans cesse la vidéo dans laquelle, soi-disant, une mineure apparaît à la télévision de façon déplacée. Si cela est mal, pourquoi la montre-t-il et la répète-t-il ? En quantité de secondes d'antenne, le corps de Rocío a été beaucoup plus exposé dans le compte rendu de AM que dans la transmission originale. Rocío s'est présentée au concours avec l'autorisation express de sa mère, habillée comme toutes les filles qui se présentent à notre concours et comme elles s'habillent pour aller danser. 
En suivant cette logique, il ne pourrait y avoir à la télévision aucune comparsa (troupe de carnaval), en prenant compte qu'il s'agit toujours de jeunes filles mineures qui dansent faiblement vêtues comme le veut la tradition. Depuis de nombreuses années, il est monnaie courante de critiquer le courant Tropical dans des médias qui se prétendent de "plus haut niveau". Il serait bon qu'avant de nous critiquer chacun s'analyse pour voir ce qu'il communique et comment il le fait. Ainsi, nous améliorerons la télévision pour tous. 
Le salut le plus affectueux, 
Ceux qui font PASION DE SABADO"

Acte III : l'entretien filmé de la mère de Rocío Díaz concernant la participation de sa fille à l'émission et la justification de son autorisation en guise de réponse aux attaques de Telefé

"La mère : Elle aime danser, elle veut être mannequin, elle veut être danseuse. J'ai vu qu'il n'y avait pas de limite d'âge au casting alors je l'ai inscrite. Son père l'a accompagnée et je suis venue la chercher.
L'animateur : Tu as vu l'émission samedi chez toi, qu'est-ce que tu as pensé du casting, lorsqu'ils l'ont présentée, lorsque tu l'as vue danser ? Qu'en as-tu pensé ?
La mère : A moi, ça m'a plu. C'est ma fille. [...] Je n'ai rien vu d'exagéré non plus. Je l'ai vu danser, contente... [...] J'aime ma fille, je travaille pour elle.
L'animateur : Regardez quelle belle famille, une mère travailleuse, pour ses enfants, qui veut leur bien et, autre bonne chose ici, qui soutient les rêves de ses enfants.[...]
La mère : "Elle aura toujours mon soutien, quoiqu'on dise."

Sous couvert de bonnes intentions et d'un engagement solidaire, la production de Pasión de Sábado! fait preuve d'une véritable manipulation de la pauvreté économique et de la marginalité sociale d'une frange significative de son public. Au royaume de la démagogie télévisuelle, elle est passée maitre... C'est ainsi que, tous les jours, les chaines bafouent les droits des femmes et que ces dernières ne trouvent rien à redire, pire, acceptent leurs méthodes affligeantes car accéder à ces programmes est pour elles un signe d'ascension sociale.

L'Office de la Discrimination à la Radio et à la Télévision (il a fort à faire dans ce pays mais dont les moyens sont presque nuls) a publié un rapport concernant l'évènement, englobant l'exposition de la jeune fille dans Pasión de Sábado! et le traitement postérieur de cette nouvelle par deux programmes de Telefé, "AM" et "PM". Les experts relèvent le caractère inapproprié de la mise en scène et les jeux de caméra pour le moins suggestifs à l'encontre de Rocio, vecteurs de violence symbolique de genre, mais également, la teneur raciste des propos de l'une des animatrices de Telefé :

"Leo Montero, le présentateur de AM et de PM qualifie la jeune comme "assez légère", quand en guise de justification, une autre panéliste, Claudia Segura, a soutenu dans PM que les jeunes de la "race humble", "fument du paco ou le sentent" et ont des problèmes de "valeurs", comme si c'était le cas génétiquement parlant. De cette façon, la panéliste promeut un discours doublement discriminatoire du fait qu'il contient une vision négative des groupes aux ressources économiques plus faibles, et spécialement des femmes et des filles appartenant à cette classe sociale".

La discrimination pourrait s'en tenir à celle du genre mais, malheureusement, elle se double d'un rejet envers la différence représentée par les personnes de couleur, qu'elles soient immigrées ou bien proprement argentines. La critique d'une mauvaise pratique se trouve ainsi entachée d'une agression aussi indigne que celle qui était précédemment reprochée, prononcée à une heure de grande écoute dans une impunité presque totale. C'est ce genre de commentaires que l'on retrouve également sur YouTube, accompagnant la vidéo du casting de Rocio, des pages d'insultes envers "les noirs" et les "villeros" (habitants des "villas", les bidonvilles argentins) jugés responsables des pires maux qui touchent le pays. Refrain qui sonne tristement familier et qui innerve les médias argentins, reflétant un certain état de la société.
Un constat préoccupant qui s'observe cependant au quotidien...

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